Découverte du livre « Ma très chère grande sœur »

« Ma très chère grande sœur » est un roman autobiographique écrit par Gong Ji-young. Il est paru pour la première fois en 1998 en Corée du Sud sous le titre de « Bonsuni eunni » (봉순이 언니) puis traduit en français en 2018. À travers cet ouvrage, Gong Ji-young partage avec nous ses souvenirs d’enfance et l’histoire tragique de sa grande sœur d’adoption.

 

 

GONG Ji-young :

 

L’auteur Gong Ji-young est née en 1963 à Séoul. La lutte qu’elle a menée dès les années de dictature dans son pays, afin de défendre la démocratie ainsi que les droits des exclus de la société, l’on rendues très populaire en Corée. Aussi, écrivain profondément engagée, elle traite de la condition des femmes et des travailleurs, des maltraitances dont sont victimes les handicapés, de la répression sexuelle, et bien d’autres thèmes dans ses romans.

En 1991, elle fera même l’objet d’une surveillance par le parti conservateur qui commande une enquête sur ses activités. Plus tard, elle se moquera de ces investigations sur son compte Twitter en postant « Merci au Grand National Party pour m’avoir rendu populaire internationalement. »

 

Les années 60 et l’évolution de Séoul :

L’enfance de l’auteur se déroule dans la capitale durant les années 1960. Séoul est alors à l’aube de son évolution en capitale et moteur économique. Elle connait une forte augmentation démographique due aux migrations des campagnes et fait l’objet de nombreux aménagements urbains.

  • La famille de Ji-young, représentative de cette évolution urbaine

La famille de Ji-young, surnommée Jjang-a, représente parfaitement l’évolution urbaine de la capitale sud-coréenne. Son père partit étudier à l’étranger, n’avait pas les moyens de subvenir aux besoins de sa famille. La mère de l’auteur travaillait et vivait avec ses trois enfants ainsi que Bongsun, sa fille d’adoption dans « une vieille bicoque au toit de tôle abritant deux chambres ». La famille était locataire de ce logement, le propriétaire vivant dans une grande maison à gauche de leur location. Lorsque le père de famille rentrera des États-Unis, il parviendra à trouver du travail à Séoul. La famille déménage alors dans une belle et grande maison hanok. Ce logement traditionnel abrite déjà trois autres foyers dont la famille de Jjang-a est devenue propriétaire. Par la suite, ils ne loueront plus les pièces de la maison et seront donc les seuls habitants. Enfin, à l’aube de l’entrer à l’école de Jjang-a, la famille partira s’installer dans l’un des nouveaux complexes d’appartements de Séoul.

 

« Nous allons vivre dans un appartement à quinze minutes de bus d’ici, ai-je continué. Il paraît qu’on aura plus besoin d’y brûler des briquettes de charbon. Il y a ce que l’on appelle « le chauffage central » et puis de l’eau chaude qui sort directement du robinet, inutile d’aller au bain public. Et comme il n’y a pas d’escaliers dans le quartier, les enfants peuvent rouler à vélo… »

 

Note : la lecture du livre « Urbanités Coréennes » est un vrai complément pour comprendre parfaitement l’évolution urbaine de Séoul dans les années 1960.

 

Les écarts sociaux, portraits des différentes classes sociales coréennes :

Bongsun est recueilli par la famille de l’auteur durant son enfance. Affamée par la famille d’un diacre chez qui la fillette vivait, la mère de Jjang-a a eu de la peine pour sa condition misérable. Elle la alors prise sous son aile. À l’âge de 12 ans, Bongsun sera la première personne à découvrir le visage de Jjang-a à sa naissance et celle qui veilla pour la bercer.

  • Bongsun, le vilain petit canard

Bien que la mère de Jjang-a l’ait recueilli et qu’elle ressente pour la jeune fille de l’affection, Bongsun ne fait pas totalement partit de la famille. Le discours de la mère de l’auteur est d’ailleurs toujours contradictoire. Un coup elle la considère comme un membre à part entière, un coup c’est simplement la bonne de sa famille.

 

« Dans ce monde où on vit, seuls les démunis peuvent comprendre ce que ressentent leurs semblables. Plus les gens ont de l’argent, moins ils sont charitables. »

 

Cette phrase, prononcée par la mère de Jjang-a, reflétait son état d’esprit lorsqu’elle était encore locataire. Elle avait donc très peu de moyens. Pourtant, progressivement, en gravissant les échelons de la société, la présence de Bongsun dans sa famille devenait un poids.

Lorsque la famille de Jjang-a est devenue plus aisée, le faussé entre les membres de la famille et Bongsun à commencer à se creusé. La mère de l’auteur finira par humilier Bongsun pour une faute qu’elle n’a pas commise. La jeune fille s’enfuit de la maison, mais elle finira tout de même par revenir. La mère de Jjang-a la prendra à nouveau à son service. Elle se sent accablée de l’avoir accusée à tort. Par la suite, Bongsun se retrouvera à nouveau dans la précarité et la mère de l’auteur refusera de l’aider à nouveau. Elle ne veut plus être associée au sort funeste de Bongsun qui n’est même pas de son sang.

Bongsun est en vérité l’un des nombreux reflets de la classe ouvrière de la Corée du Sud dans les années 60. Elle enchaîna de nombreuses rencontres amoureuses désastreuses la menant progressivement vers la misère avec une bouche en plus à nourrir. Lorsqu’elle se retrouvait dans une situation précaire, elle revenait demander de l’aide auprès de la famille de Jjang-a. Après la mort de son mari, la famille coupera définitivement leur relation avec elle, la laissant à sa misère seule avec son nouveau-né.

  • L’ascension sociale de la famille de Ji-young

A contrario, après une période de difficulté, la famille de Ji-young parvient à devenir un foyer aisé. Au retour du père de Jjang-a des États-Unis, la famille a connu une période de précarité. En effet, il ne parvenait pas à trouver du travail. Il finit toutefois par être embauché dans une entreprise étrangère. Cela lui confèrera de nombreux privilèges notamment une voiture de fonction et un très bon salaire. La famille améliore grandement sa condition sociale et matérielle.

 

 

La condition des femmes en Corée du Sud :

L’histoire de la famille de l’auteur nous donne un aperçu de la condition de la femme au sein du pays du matin frais.

Lorsque la famille de Jjang-a est dans le besoin, sa mère travaille afin de pouvoir assurer la survie de sa famille. Par la suite, lorsque leurs moyens seront plus importants, elle arrêtera de travailler pour profiter de son temps libre. Elle s’adonnera au shopping ainsi qu’au gye. (Le gye est une sorte d’association de prêt mutuel. Un organisateur réunit plusieurs personnes qui payent un certain montant mensuel. Une fois par mois après tirage au sort, l’un des membres récupère la somme).

 

« Bongsun, la meilleure vie pour une femme, c’est d’épouser un homme qui l’aime et d’avoir des enfants. […] On peut presque dire que tu es orpheline, alors tu dois avoir des enfants sur qui tu pourras compter. »

 

À travers Bongsun, nous découvrons qu’il est très important pour une femme de faire un bon mariage. C’est-à-dire de se lier avec un homme qui pourra subvenir à ses besoins, ceux de ses enfants et ainsi « être heureuse ». Bongsun n’ayant pas écouté les recommandations de sa bienfaitrice et s’étant donné trop facilement à un homme sans véritable condition ne pouvait qu’être malheureuse. Le parcours de Bongsun illustre aussi les difficultés auxquelles les femmes doivent faire face dans un pays sans réels moyens de contraception et où avoir un enfant hors mariage est un vrai déshonneur. Aussi, élever un enfant en étant une femme célibataire est impensable. L’avortement semble alors la seule issue possible. Par la suite, nous verrons que la condition de veuve n’est pas non plus facile. Bongsun doit subvenir seule au besoin de son enfant. Elle ne peut compter sur aucun héritage ni aide de la part de sa belle-famille. Celle-ci voudrait même essayer de lui prendre son fils. En effet, c’est le seul enfant masculin de la famille. Les deux fils de la famille du défunt mari de Bongsun n’ayant eu que des filles à l’exception du nouveau-né de Bongsun.

Aujourd’hui encore, bien que l’on commence à percevoir une mutation des mentalités, il est important pour une famille d’avoir un fils. L’homme est l’héritier. C’est aussi celui qui aura la responsabilité de prendre soin de ses parents lorsqu’ils seront plus âgés. La femme intègre la famille de son mari après le mariage.

 

Faire perdre la face à un Coréen ? Vous n’y pensez pas !

Il est impensable en Corée du Sud de faire « perdre la face » (nommé le kibun)  à quelqu’un. C’est l’une des plus grosses faute de savoir-vivre que vous puissiez commettre. Autrement dit, il est fondamental de ne pas mettre un Coréen dans une situation qui pourrait le mettre mal à l’aise, le contrarié voire même l’humilier.

La mère de Jjang-a se sentira de nombreuses fois dans une situation de malaise vis-à-vis de Bongsun. Elle souhaite éviter que le voisinage n’associe les malheurs de Bongsun à son image. Lorsque la jeune fille revient seule dans son foyer avec le ventre rond, elle l’encourage à avorter pour « son bien ». En vérité, c’est aussi pour qu’il n’y ait pas de fâcheuses rumeurs. Progressivement, la famille de Jjang-a ayant amélioré sa condition sociale commence à avoir honte que Bongsun et son destin misérable soient associés à eux. La mère de l’auteur ainsi que celle-ci finissent même par éprouver une certaine honte envers elle. Elles finiront par se détacher totalement de Bongsun. Plus âgée, Ji-young est pratiquement certaine d’avoir croisé Bongsun dans le métro. Cependant, elle l’a effacé de sa vie et ne souhaite pas être à nouveau associée à elle. L’auteur finira par sortir en ignorant le visage plein de joie et d’espoir de celle qui fut sa « très chère grande sœur ».

Nous pouvons aussi retrouver d’autres situations mettant à mal le kibun des personnages dans « Ma très chère grande sœur ». Notamment celle de Mi-kyeong, la nouvelle bonne de la famille au départ de Bongsun. C’étant mal comporté vis-à-vis de la famille de Jjang-a, Mi-kyeong a touché le kibun de la mère d’Eob. En effet, c’est elle qui a mis en relation la mère de l’auteur et la jeune fille en la présentant comme une personne de confiance.

 

En bref :

Le roman autobiographique de Gong Ji-young conte une partie de son enfance et la vie malheureuse de sa grande sœur Bongsun. Il illustre à merveille la société coréenne des années 60. En 1963, année de la naissance de l’auteur, la Corée du Sud est alors sous la Troisième République de Corée. Elle fut instaurée par le coup d’État de Park Chung-hee. C’est aussi l’année de nombreuses manifestations étudiantes. Aussi, les travailleurs des trois industries minières publiques du pays sont en grève. Ils réclament une hausse de salaire.

On ne peut qu’être touchée par l’histoire de Bongsun, si représentative de la pauvreté de la Corée du Sud d’après-guerre. À travers les souvenirs d’enfance de l’auteur, nous parvenons à saisir les enjeux auxquels doit faire face la Corée du Sud dans les années 60 ainsi que les grands écarts sociaux. C’est vraiment une lecture enrichissante et saisissante.

Avez-vous eu l’occasion de découvrir ce livre ? Qu’en pensez-vous ? N’hésitez pas à me donner votre avis en commentaire sur votre lecture ainsi que sur les autres romans de cet auteur !


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A propos Clothilde

25 ans, diplômée en Communication. Je suis fascinée par l’Asie depuis mon enfance. Curieuse et avide de découvertes, j'ai envie de partager avec vous ma passion pour la Corée du Sud. J'aime les voyages, l’architecture, la musique, l’écriture et les plaisirs simples que la vie a à nous offrir.

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